Safeworld

protection-de-la-couche-d-ozone-et-de-notre-planete-illustration_17991_w300Surtout en réponse a Buffy Mars du blog Tout est politique et un peu parce que je me questionne beaucoup sur le sujet en ce moment, parlons safe.

C’est un mot qui revient de plus en plus souvent dans les cercles militants, et qui se met à changer de sens. Je milite sur internet depuis environ dix ans, c’est là que je suis le plus active. Je n’ai jamais vraiment voulu entreprendre des actions, ni même de rejoindre un groupe afk*. Je souffre de plusieurs phobies sociales qui m’empêchent de faire de genre de démarche d’une part, et d’autre part, les rares fois ou j’ai trouvé le courage d’essayer, je me suis pas sentie en sécurité, soit parce que le groupe a tenu des propos dérangeant, soit parce que leur démarche, leur idéologie ou leurs actions ne me semblait pas compatible avec mes valeurs.

Safe en milieu militant désigne avant tout la sécurité d’un espace et d’un groupe de personnes. On s’attend dans un espace safe à rencontrer des gens ayant eu une réflexion sur des oppressions spécifiques et à pouvoir échanger en se sentant en sécurité, le but étant de pouvoir s’organiser, se défendre et survivre. Il ne s’agit pas d’attendre que chaque personne soit parfaitement irréprochable mais que le groupe offre un espace qui ne reproduise pas les mécanismes d’oppressions que l’on peut vivre à l’extérieur.

Toujours hors internet, il m’est arrivé d’employer le mot safe (petit encart mylife, je me permet) pour désigner des relations entre amis ou mon ressenti dans un couple hétéro. Bien qu’en dehors de tout contexte militant, c’est bien d’un espace dont il s’agit : un couple, un foyer, un groupe d’amis, sa famille. Ce mot, que je pourrais presque dans mon cas qualifier de ressenti (est-ce que je me sens en sécurité avec ces gens ? ) a pris beaucoup d’importance ces dernières années. Je parle bien sûr de sécurité du point de vue des violences conjugales, familiales et de harcèlement. J’ai un exemple très récent, dans un de mes cercles de connaissance il y a une personne racisée et handicapée souvent victime de blagues raciste et validiste justifiées à grand renfort de « rhoo ça va c’est pas méchant on rigole, iel sait qu’on rigole, hein ça lea fait rire aussi » et de remarques de genre « oui mais c’est aussi à toi de t’adapter si tu veux [insérer ici un truc qui ne pose aucun problème aux valides] ». (Spoiler : non, iel ne trouve pas ça drôle). Voilà, je ne suis pas concernée, mais j’y suis très sensible, et c’est dans de telles situations que je dis « ce groupe n’est pas safe », ni pour la personne en question qui en rit pour ne pas être exclue, ni pour moi qui suis décidément trop sensible à ce genre « d’humour ». (Fin de l’encart)

Depuis quelques temps le terme safe -surtout sur internet- s’applique aux personnes individuelles, parfois c’est une bonne chose, par exemple quand on fait tourner des listes de médecins safes.

Mais de plus en plus, il se classe au rang de qualificatif ; safe et déconstruit sont de ce point de vue là à égalité. Ce sont deux termes qui désignent avant tout des concepts, celui de sécurité en groupe militant, et celui qui décrit l’action de décortiquer une oppression afin de mieux la comprendre et de déjouer ses mécanismes.

Alors, oui, les mots évoluent, la langue évolue, toutefois je ne crois pas bon qu’on se mette à exiger d’une personne qu’elle présente à elle toute seule les caractéristiques qu’on demande à un groupe entier. Qu’on ne s’y trompe pas, je ne suis pas la dernière à user un peu trop souvent d’un « men are trash » ou a conseiller plus ou moins sèchement à quelqu’un d’aller s’hydrater. Je suis toujours déçue quand un·e militant·e que je pensais plutôt ouvert·e sort soudain une remarque -aller au hasard- transphobe sans voir ce qu’il y a de problématique à le faire. Et en étant en plus défendu·e bec et ongles par sa communauté. Pour être franche je comprend assez mal les enjeux de la course à la popularité, tout ce qui se mesure en nombre d’abonnés et en référencement, mais j’ai remarqué une chose : les influenceureuses peuvent se permettre des comportements unsafe, être défendus, et qu’on vienne encore leur expliquer gentiment ce qui ne va pas. Alors qu’une personne moins influente pourra vite se retrouver noyée sous des torrents de haine sans personne pour la défendre, pour les mêmes propos, en étant affichée par une personne populaire.

Je crois qu’il est important à ce stade de repérer les mécanisme critiquable et d’utiliser un vrai travail de déconstruction au sein de la communauté. Ceci est parfaitement illusoire sur twitter, mais possible sur des forums. C’est pourtant quelque chose qui va devenir nécessaire dans un avenir proche, le militantisme en ligne est très récent et se cherche encore.

Le militantisme est un monde impitoyable et c’est normal, ces cercles existent parce que des gens ont besoin de se battre pour leur survie, ils sont peuplés de blessé·e·s· et de survivant·e·s endurcies qui n’ont pas tous et toutes le temps ni l’énergie d’éduquer, qui peuvent souffrir de voir d’autres personnes passer par les mêmes questionnements. Peut-être a t-on moins de patience quand les propos problématiques viennent de l’intérieur ?

L’autre problème que j’ai avec cette pureté militante qui est exigée de tous, c’est la peur de blesser. Je fais souvent cette blague : La France est le pays des droits de l’homme, oui mais de l’homme blanc etc.  Tout le problème réside dans ce « etc », dans ce qu’il regroupe. Et les handi, et les pauvres, et les trans, et les gros, et les gays, et… Il y a toujours cette peur d’oublier une catégorie d’oppression, car on peut être un homme blanc, pauvre, handi, gay et obèse, on sera toujours plus oppressé qu’un homme blanc, riche, valide MAIS gay et obèse. Et là je peux continuer jusqu’à demain avec les listes…

Je vais juste rappeler ici, que les oppressions ne sont pas lasagnes, ce n’est pas celui qui a le plus de couches qui gagne. Les oppressions s’articulent, c’est ce qu’on appelle l’intersectionalité.

J’ai l’impression qu’avec cette exigence du safe personnel se rencontrent les « chek tes privilèges » , les « et moi alors je souffre plus que toi » et les « oh fait attention à ce que tu dis ». Je le ressens comme une censure personnelle permanente, au point de ne plus oser tenir autre chose que des dicours, même quand ça me touche de très près et que j’aurais besoin de ne plus trop faire attention aux autres afin de pouvoir faire passer mon message. Mais inévitablement si je commence à parler d’accouchement et de violence obstétricale en disant « femme », on va vite me rappeler à l’ordre, les hommes trans accouchent aussi, et je vais dire « personne enceinte » par soucis des les inclure, alors que j’aurais besoin de parler d’une oppression sexo-spécifique majoritairement vécue par les femmes et historiquement existante parce que les femmes sont des femmes.

A ce stade, j’estime que ça devient problématique.

Je sais très bien que les milieux militants ne sont pas des lieux de développement personnels, et ils n’ont pas à le devenir. Mais pour pouvoir lutter contre les violences obstétricales il faut bien commencer par en parler et par identifier le sexisme des gynobs. On touche peut-être parfois à la novlangue si on s’empêche de nommer les femmes par soucis d’inclure des hommes trans ? Comme lorsque des schémas d’appareil génitaux ont été titrés « personne sans prostate » et « personne avec prostate » par soucis de ne surtout pas dire femme et homme. C’est un autre débat, mais j’ai l’impression que cette exigence de pureté n’est pas nouvelle.

Je ne sais pas très bien ou je vais avec ces réflexions, c’est brouillon et ça se bouscule un peu sous mon clavier.

En ce moment j’essaie d’écrire une fiction racontant la vie post-révolution féministe, après la mort du patriarcat. Il est déjà difficile de concilier son écriture avec l’autocensure** mais ça devient un exercice de haute voltige avec la censure militante dont je viens de parler, parce que c’est clairement de ça qu’il s’agit pour moi en ce moment. Dans le but de paraître le plus safe possible au yeux de mes futur·e·s lecteurices, j’essaie, non je met un point d’honneur, je m’oblige, à traiter le plus de problématiques possibles.

Par exemple dans cette utopie il y a des centres pour femmes, censés accompagner les femmes de la ménarche jusqu’à la mort. Mais un doute m’est venu, les hommes trans peuvent avoir leurs règles, alors je ne peux pas appeler ça des centres pour femme parce que ce serait transphobe… Comment faire alors ? Parce que je tenais vraiment à cette partie là de mon récit, comment faire pour concilier, pour ne heurter personne, pour n’oublier personne, pour que personne ne puisse me reprocher d’avoir étalé de la transphobie, du racisme ou de la grossophobie dans mes textes ? Comment assurer mes lecteurices que je suis une autrice safe ?

Mon récit va comporter certainement des déclencheurs violents, comment cela va t-il être perçu ? Et si en écrivant je déclenchais des crises d’angoisse chez une lectrice victime de ce que je décris ? Et si un lecteur avait soudain un crise de boulimie en lisant la description d’un repas ? Et si… (ça c’est un peu de mon autocensure aussi, qui étrangement se veut très safe pour tout le monde)

Voilà à quoi je pense quand je veux écrire safe, quand je veux être safe.

Je n’ai pas non plus de solutions. J’aimerai un espace internet suffisamment safe (ah) pour pouvoir discuter de tout cela, y réfléchir, le comprendre. Ce temps de réflexion qui nous manque tant sur twitter -ou je suis plutôt active depuis quelques mois- on en aura besoin pour apprendre à militer efficacement sur internet.

J’espère que ça n’a pas été trop brouillon, je suis sur ce texte depuis quatre heures maintenant.

 

*afk : Away from keybord (loin du clavier) terme que j’emploi pour désigner tout ce qui se passe hors d’internet, et que je préfère largement à IRL (in real life/dans la vraie vie) car je considère qu’internet fait partie intégrante de ma vie et n’est pas une « fausse vie ».

**l’autocensure, propre à chaque écrivain·e, concerne tout ce qui est habituellement passé au filtre de la morale, de la religion ou de l’opinion publique : les gros mots, la pornographie, les scènes crues, les noms de marque, les personnes existante…En bref, tout ce qui est délicat à écrire, potentiellement choquant, dont l’auteur·e se refuse à parler pour ne pas avoir de problèmes.

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Une réflexion sur “Safeworld

  1. Ce que tu ressens, je le ressens aussi. Mon arrivée dans le monde déconstruit à fait apparaître un idéal fantastique (j’ai toujours été contre l’injustice,et découvrir l’intersectionnalite a fait sens pour moi. Exprimer nos ressentis, écouter et laisser s’exprimer les concernés c’est tellement important) mais si utopique actuellement. Sur Internet, twitter notamment ou cela fait peu de temps que je participe, je mesure tellement mes propos ! Je me censure, je n’ose pas partager mon avis de peur que cela choque d’autres personnes qui tomberaient sur mes mots, ces mots qui nous emprisonnent, alors que je veux faire bien, mais comme tu l’as dit, twitter fonctionne sur l’instantané, difficile d’expliquer ces propos à tout le monde en peu de caractères.. afk, he me justifie pourtour,, même quand mes propos ne risquaient pas de choquer mes interlocuteurices.. je ne sais pas comment me sortir de tout ça..
    Je partage ton avis en tout cas !

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