Hacking Social

Il y a trois ans, je suis tombée sur cette vidéo [lien] d’horizon-gull « L’habit fait le moine » et elle a bouleversé ma vie, oui oui, changée du tout au tout.

Remettons les choses en contexte : 2014, 26 ans, mariée, trois enfants, venant juste de quitter mon job d’assistante maternelle et cherchant « autre chose ». Cet autre chose pouvait être n’importe quoi mais de préférence un emploi précaire par faute de diplômes et d’expériences suffisantes, à mi-temps ou moins, soit compatible avec la vie d’une mère de famille qui ne peut pas se permettre de payer une crèche à temps plein, et dans une entreprise pas très regardante sur l’origine des gens qu’ils embauchent. Les français s’imaginent toujours être des rois dans les autres pays francophones, hé bien sachez qu’en Suisse « non on préfère embaucher un vrai Suisse » est une réponse normale que peut faire un employeur à un candidat français.

Bref, je cherchais un emploi et mon choix se limitait aux entreprises de nettoyages et… Aux entreprises de nettoyages. C’était une époque un peu charnière de ma vie, j’avais très envie d’adopter un look plus proche de ma personnalité, très peu conventionnel à vrai dire puisqu’il s’agissait entre autre de me teindre les cheveux en rouge vif et de me raser une partie du crâne. Je le voulais mais j’avais peur qu’on me refuse une embauche à cause de ça. J’avais aussi peur que ça fasse mauvaise mère mais ça c’est une autre histoire.

Donc, j’ai vu cette vidéo et ma réaction fut à peu près la suivante :

« OSKOUR CER QUOI CES ENTREPRIZE QUI EMBAUCHE QUE DÉ PLAYMOBILE »

J’ai été réellement choquée de la ligne de conduite exigée par Domino’s, choquée par ces uniformes que je n’avais jamais questionnée auparavant, en sachant que j’ai travaillé par le passé dans des secteurs médicaux, dans la coiffure, dans la manutention et dans la restauration. Des boulots où les uniformes étaient de rigueur, qu’ils soient des tenues complètes ou de simples tee-shirt estampillés au nom de l’entreprise. Je les avais toujours vu comme nécessaires pour tout le monde, même chez les dames en roller de carrefour avec leurs gilets « puis-je vous aider ? ». Plus jeune j’avais porté la blouse bleue à l’école primaire et suis restée jusqu’à la fin de ma scolarité en faveur de l’uniforme à l’école, je voyais ça comme le summum du chic et du sérieux.

Comme un peu tout le monde après cette vidéo, j’ai compris que le capitalisme avait des attentes vraiment spécifiques. Et comme je suis une personne qui se conforme toujours aux attentes du capitalisme, je me suis fait un devoir de m’emparer sur le champs de ma tondeuse et, dans un geste dramatique, rassemblant mes souvenirs lointains de l’école de coiffure, j’ai taillé dans le vif ce sidecut dont je rêvais depuis longtemps.

Voilà, c’était mon tout premier acte de protestation, mon premier geste de hacking social. Un très grand pas pour moi, un insignifiant pas de fourmi pour l’humanité. J’étais prête à en découdre, prête à m’insurger contre les coupes imposées et les dress codes, prête à défendre mon droit à être jugée sur mes compétences et non sur ma coupe de cheveux. Ce n’est vraiment pas grand chose, mais je me suis sentie vraiment, et pour la première fois, vraiment maîtresse de mes décisions.

Finalement peu après ça j’ai trouvé un emploi sans aucun mal, dans une entreprise de nettoyage qui se foutait bien de savoir comment j’étais coiffée.

Nous avons un uniforme, une sorte de tabard à lacet pour les femmes, un dossard pour les hommes, estampillés au logo de l’entreprise. J’estime cet uniforme nécessaire à mon emploi, pour la raison suivante : il protège mes vêtements des éclaboussures de produits qui pourraient abîmer le tissu. Et aussi il signale qui je suis, ça m’évite de me faire arrêter toutes les deux minutes par la sécurité (je travaille dans un lieu hautement sécurisé).

Mais la différence de forme entre homme et femmes m’a posé problème dès le départ, pourquoi nous les femmes devions nous embêter à nouer chaque jour des lacets peu pratiques, alors que les hommes n’avaient qu’à enfiler un vêtement léger et pratique ? Comment à mon niveau pouvais-je changer cela ou au moins rendre la vie de mes collègues et la mienne plus confortable ?

J’ai posé la question au chef d’équipe, qui a paru surpris. ça avait toujours été comme ça, la responsable préférait ce genre de vêtements de travail. Mais il était d’accord avec moi sur le fait que c’était un choix sexiste. J’étais libre d’emprunter un dossard si je le voulais mais on m’avait donné gratuitement un uniforme et on s’attendait à ce que je le porte. J’ai réfléchi. Etant nouvellement arrivée dans l’équipe et étant toujours à l’essai, je ne pouvais pas vraiment me permettre de bousculer les règles établies. Oui j’ai des ovaires pour assumer un look punk-rock mais pas pour déconstruire les habitudes d’une équipe qui travaille ensemble depuis plusieurs années, et ce dès le deuxième jour d’embauche.

La solution m’est venue un jour, par hasard. Ma blouse était un peu abîmée et avait besoin d’être recousue, j’ai demandé s’il fallait la donner à réparer quelque part. Non, m’a t-on répondu, c’est la tienne, c’est à toi de recoudre. Hé bien, si j’étais libre de la recoudre, je pouvais aussi la modifier un peu, et ni une ni deux, un coup de ciseau pour retirer les lacets et un passage sous la machine pour les remplacer par deux élastiques : Voilà, j’avais une blouse facile à enfiler et conforme aux attentes de la responsable.

Le chef d’équipe a trouvé ça très malin, mes collègues ont eu des cris d’admirations, plusieurs ont parlé de le faire sur leurs propres blouses, d’autres préféraient les lacets. Je sais que mon idée est remontée jusqu’à la responsable qui a promis d’y réfléchir quand elle aurait besoin de commander des uniformes neufs.

J’ai aussi un badge, que je suis censée, d’après les consignes données le premier jour, avoir sur moi en permanence. Il comporte mes noms et prénoms, ma photo et le logo de l’entreprise. Pas très emballée à l’idée que les clients puissent avoir connaissance de mon identité, et ne disposant que d’un seul prénom, je le porte à l’envers. En cas de remarque il m’est très facile d’expliquer que l’épingle ne tient pas droite, une femme de ménage ça passe son temps à se baisser et à soulever, tirer ou pousser des choses lourdes, et au moindre geste, oh, il se remet à l’envers, comme c’est embêtant 🙂

Ce n’est pas compliqué de trouver des choses sur lesquelles agir, pas besoin que ce soient de grande choses, pas besoin qu’elles soient retentissantes. Même la plus insignifiante est déjà une victoire.

 

 

 

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